Candidature communiste. Qu’aurait voté Marx ? (polémique)

Pour débattre à partir de la contribution de Bernard Vasseur

1.- La communication de Bernard Vasseur au débat préparatoire à la conférence nationale du PCF sur l’élection présidentielle a un objectif simple et clair. La discussion sur la candidature communiste pour la présidentielle de 2022 serait incompréhensible, voire irresponsable, eu égard aux enjeux globaux de l’accumulation des crises qui menacent l’humanité et la planète.

« Le monde brûle et nous regardons ailleurs ». Ailleurs, c’est-à-dire « compter les voix » pour une élection au résultat « confetti » prévisible. C’est l’essentiel du propos. Pourtant, poser comme argument le plus sensible contre une candidature du PCF le résultat présumé aujourd’hui, n’est-ce pas cela l’enfermement des communistes dans « l’isolement de l’isoloir » et le « compte des voix » ainsi qu’il est conclu dans la contribution?

Ceci posé, placée sous le parrainage de Marx, et en appui sur la référence au communisme, la polémique prend une autre dimension.

2.- La prise de position pour peser dans le débat serait d’autant plus convaincante et peu discutable qu’elle s’appuie sur une mise en contradiction de la discussion sur la candidature avec une conception renouvelée du communisme. L’appel à intégrer une conception non dogmatique du communisme se ressourçant dans la lecture des textes de Marx et Engels est salutaire. C’est une provocation utile à l’appropriation de la pertinence du communisme en temps de crise.

Dans ce retour aux sources du marxisme politique, le communisme est, on le sait, « le mouvement réel qui abolit l’état actuel i». Il n’est ni un état, ni un idéal, ni un horizon, voire une visée ou une utopie. Le « retour » à Marx et Engels des années 1840 actualise le communisme en l’ancrant dans les contradictions du mouvement qui transforme le réel, à partir de l’état existant, sans rythme ni étape prédéterminés. Ce mouvement est réalisé avec les hommes et les femmes réels dans les conditions du moment. Le débat sur cette interprétation du communisme rouvert dans les années 1990 est loin d’être épuiséii. En terme stratégique, la notion du socialisme comme étape avant le communisme a été le modèle. Cette conception est toujours présente, vivace. C’était celle du PCF avec la démocratie avancée et le socialisme aux couleurs de la France des années 1970. Elle reste la référence, jusqu’aux années 1990, avec des évolutions. Au tournant des années 1990, un nouveau projet communiste est explicitement mis en avant. Il s’agit pour le PCF de faire front en prenant à bras-le-corps l’effondrement du « socialisme » ou du « communisme » soviétique pour affirmer une orientation originale, s’appuyant sur une lecture plus conforme à la pensée de Marx, notamment dans ses écrits théoriques des années 1840. Il s’agit plus fondamentalement de pousser au bout la critique de la stratégie d’étape déjà critiquée dès la fin des années 1980. Avec une conception d’un processus de luttes politiques et de ruptures, de « dépassement » de la domination du capital jusqu’à son abolition, c’est la notion de Grand soir qui est dynamitéeiii.

Conclure de cette interprétation que l’intérêt pour la chose électorale serait dérisoire et contradictoire avec la conception réellement marxiste du communisme est très discutable. Qui plus est, elle aurait à l’évidence de lourdes conséquences si elle était posée en principe.

L’argumentation est construite sur la combinaison d’un fondement argumenté du communisme avec un choix politique déterminé par des circonstances précises. En intégrant le débat sur les élections dans le nécessaire et permanent débat sur le communisme, l’argumentation opère un glissement qui doit être explicité. Le raisonnement passe de la sphère conceptuelle sur les conditions du dépassement du capitalisme, théoriquement pertinente et adaptée aux conditions contemporaines, à la sphère de la pratique pour sa mise en œuvre dans les conditions concrètes du moment. Si les deux sphères interfèrent, chacune a son autonomie. Sinon c’est la négation de la politique comme réponse concrète à une situation concrète.

Il s’agit de débusquer l’erreur que serait la désignation d’une candidature communiste à l’élection présidentielle de 2022. Prosaïquement, la prise de position est cohérente avec l’opposition au changement d’orientation proposé par le congrès de 2018 du PCF. Cependant, la confusion qui fonde le plaidoyer à charge contre la candidature est davantage que cela. Elle révèle une faille dans la défense de la conception du communisme, même revitalisée.

Son point faible réside dans la coupure entre le cadre proposé et la réalité qu’on prétend décrire et transformer: elle en évacue la politique.

3.- Il est significatif et troublant que la seule allusion politique se réfère à l’Italie. Rien sur la situation française, la politique de Macron, la droite, les politiques libérales, la pression populiste. Rien sur les conditions où se pose la question des candidatures à gaucheiv. Le maillon faible de l’argumentation ne réside-t-il pas dans le contournement de la question politique ? Quoiqu’elle s’en défende, elle dissocie le mouvement réel des conditions politiques concrètes de la construction de la perspective.

Le fait d’évacuer l’intervention populaire du champ de la contestation politique conduit paradoxalement à ne l’aborder que par le bout électoral, réduisant celui-ci à « l’enfermement dans l’isoloir ». Or la réalité concrète de la France de 2021 c’est que l’absence de campagne électorale ôte la possibilité de porter le message politique que l’on dit à juste titre essentiel.

4.- Un autre point interroge, qui a un lien avec ce qui précède. L’absence de référence au Parti communistev. Référence pour référence, c’est à un effort permanent de l’organisation des travailleurs en « classe »vi, que se sont attachés les communistes tout au long de leur histoire, et cela dès 1848, au moins. C’est un des bouleversements majeurs qu’apporte le Manifeste de 1848. Il confère à l’action communiste le sens d’une action politique, de la bataille d’idée à celle de l’organisation, pour contester la domination du capital. La tâche des communistes est précisée: « constitution des prolétaires en classe, renversement de la domination bourgeoise, conquête du pouvoir politique par le prolétariat ».

La dépolitisation du communisme conduit à déconnecter le sens de la lutte politique des questions qui se posent au moment T. La démonstration se positionne « contre » la candidature au nom, in fine, du mauvais résultat attendu. La préoccupation est légitime. L’argumentation écarte la proposition d’une candidature qui porterait dans la campagne une vision offensive. Une ou un candidat qui porterait des idées, qui s’inscrirait dans une stratégie de rassemblement alimentant de politique les luttes sociales et les idées critiques, une candidature qui s’attacherait à remobiliser l’électorat populaire. Sinon il faudra aller voter pour qui… la question n’est pas théorique. « Hic Rhodus hic salta, comme disaient Hegel et Marx ! » – « Voilà Rhodes, et c’est là qu’il faut sauter !vii»

Une contradiction mérite d’être éclaircie. L’articulation logique entre l’idée que « le communisme est le mouvement réel qui abolit l’état des choses » et celle que « le communisme n’a jamais existé… » rend confus « le moment » du communisme. Mais ceci est un autre débat. Par contre l’affirmation, pour se dégager du poids de l’expérience soviétique, que le « communisme n’a jamais existé », pose problème. Comment parler alors de « communisme municipal », d’Eurocommunisme ? Des 100 ans de « communisme français » ? De l’anticommunisme, une réalité concrète de la vie politique ? Parler d’un communisme français, qui prendrait ses racines bien avant la révolution russe, est-ce aberrant ? Mais ceci est une autre histoire. Encore que …

5.- Enfin, l’argument de « la peur de parler du communisme » peut se retourner contre celles et ceux qui ne veulent pas affronter le débat politique sur la réalité de ce » communisme français » matérialisé par l’existence d’une force politique originale, dans la vie du pays, sociale et institutionnelle. Même si cette force doit avoir la capacité de se transformer pour se mettre en cohérence avec sa stratégie. Concrètement, l’absence de la campagne de la présidentielle, dans les conditions d’aujourd’hui – la participation n’a pas valeur universelle – ne conduit-elle pas à effacer l’expression du communisme politique en France, au moment où le capitalisme mondialisé est percuté par une crise globale, multiforme qui actualise la question de son dépassement ?

Puisque l’on invoque les grandes figures du communisme, le moment est indiqué pour rappeler l’audace de Marx et Engels osant affronter « l’idée de communisme » comme stratégie politique dans des conditions peut-être plus difficiles et incertaines encore, ou du moins tout autant, que celles auxquelles sont confrontés les communistes français face à une échéance électorale majeure pour le devenir du pays. Cette audace est une opportune source d’inspiration pour communistes français, pour retrouver une confiance en soi.

Daniel Cirera – 04/03/2021

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i L’Idéologie allemande, in Marx Engels, Études Philosophiques, Paris, Éditions sociales, 1977, p. 73

ii L’insistance sur « le communisme », et sur « le communisme comme mouvement qui abolit l’état existant à partir des contradictions » a une dimension polémique dans les années 1990. La polémique garde toute sa pertinence. Pourtant, dans les conditions d’aujourd’hui, il faut admettre que pour une multitude de gens, le communisme a aussi la force d’une vision, d’un idéal de justice et d’égalité, d’une société meilleure, d’un espoir d’un autre monde possible, en face du « capitalisme ». A l’organisation qui s’en réclame d’en faire une force politique. Il en ressort alors que le communisme est aussi une stratégie politique de contestation du pouvoir de la bourgeoisie.

iiiLa notion de “dépassement”, traduction littérale de l’allemand, ne rend pas le sens du concept dévéloppé par Hegel. En français, le mot est source de malentendu. Il peut induire une interprétation mécanique, linéaire et seulement progressive. On a été amené à y ajouter la notion d’”abolition”: le communisme comme dépassement du capitalisme – comme domination du capital sur les rapports sociaux – jusqu’à son abolition par un processus de luttes sociales et politiques. Une même ambiguité marque la notion d‘”hégémonie”. En français elle ne correspond pas à la notion telle que la propose Gramsci – utilisée à bien des sauces stratégiques, il faut le reconnaître -.

iv Pas même sur le débat ouvert avec la décision de l’ancienne secrétaire nationale Marie-George Buffet d’apporter son soutien à la candidature de Mélenchon, avec d’autres élus, dont Elsa Faucilllon députée et directrice de la revue Regard, succédant à la députée Insoumise, tête de liste aux élection régionales d’IdF Clémentine Autain, elle-même succédant à Roger Martelli. Ce choix n’est évidemment pas conjoncturel, il s’inscrit dans une stratégie.

v S’il est évoqué, c’est comme « secte vieillissante » et en accolant Fabien Roussel, son secrétaire national et candidat potentiel, à la Pravda.

vi Toujours dans le Manifeste: « Cette organisation du prolétariat en classe, et donc en parti politique … ». Etant précisé que le parti désigne ici une force et non pas une organisation structurée comme nous les connaissons. On notera que la distinction entre prolétaire et classe indique la nature politique de la notion de classe.

vii « Hic Rhodus hic salta » est la traduction latine d’un proverbe tiré d’une fable du conteur grec Esope. Un jeune athlète se vantait d’avoir réalisé des sauts spectaculaires lors d’un séjour à Rhodes. Un auditeur l’interrompt et lui lance : « Voici Rhodes, c’est ici qu’il faut sauter ». Cette sentence a une histoire. Elle est reprise par Erasme. Plus tard Hegel la cite dans ses Principes de la Philosophie du Droit : « Hier ist die Rose, hier tanze » (Ici est la rose, maintenant danse). Cette traduction s’explique par un jeu de vocabulaire entre le grec et le latin. Cette version est reprise par Marx dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, en 1852. Injonction ironique qui appelle à lever les hésitations, à ne pas reculer devant les obstacles ou l’ampleur de la tâche, à montrer ce dont on est capable. Particulièrement quand ce sont les circonstances elles-mêmes qui nous mettent au pied du mur et nous pressent de ne pas tergiverser : « Hic Rhodus hic salta ».

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