À propos de 100 mètres-haies et de marathon

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Le mouvement social s’est réinvité sur la scène politique. Il a déjà bousculé la donne. Son irruption pose des questions, des questions politiques majeures. Elle place d’entrée le gouvernement face à un dilemme critique. Ne pas retirer le projet de loi travail, c’est se mettre la jeunesse à dos, le retirer pose la question d’une autre politique, avec un recentrage à gauche. Il en va de même pour le mouvement syndical. La CFDT prend un risque considérable en cherchant à se placer comme le syndicat institutionnel d’un gouvernement dont l’autorité et la légitimité sont ébranlés. Si ce mouvement a bien un petit air de CPE, il raisonne sur une toute autre situation. Une situation marquée par la lassitude, le besoin d’autres pratiques politiques et d’idées neuves. Ce qui avait conduit Laurent Berger à déclarer que, dorénavant, ce seraient les syndicats qui ne signeraient pas d’accord qui en paieraient le prix, en s’appuyant sur la crise et le sentiment de fatalité conduisant à la recherche du moindre mal. Cette démarche est percutée par le développement du mouvement social. On a l’habitude de qualifier à juste titre d’imprévisible, l’essor d’un tel mouvement. Effectivement, son analyse ne tient pas d’une science exacte. Nous savons cependant ce qui le freine ou le booste. Se pose donc la question du rôle d’une force politique qui se fixerait pour objectif de lever les obstacles qui l’entravent. C’est sur ce point que je souhaite avancer quelques idées.
Ce qui freine et ce qui booste
C’est une question d’importance, pour les communistes, mais pas seulement, car elle touche aux conditions du changement. Quand on participe à des luttes qui modifient le cours de choses, on est naturellement plus enclin à penser que le changement est possible, plutôt que lorsqu’on n’en a pas fait l’expérience. Un des freins majeurs au développement des luttes réside dans l’intériorisation que le monde du travail a fait de la crise et des difficultés d’en sortir dans cette économie mondialisée. C’est d’ailleurs ce qu’a très bien compris le patronat. Il considère qu’il tient là, l’occasion unique d’un retour en arrière sur l’ensemble des acquis des luttes. Il estime que les conditions sont favorables pour un recul considérable de toutes les garanties collectives dans une stratégie du « capitalisme de la catastrophe ». Donc, la première des responsabilités, c’est d’être générateur d’espoir. Ce qui en terme politique, impose de bannir une démarche et une pratique « d’annonceur de la prochaine mauvaise nouvelle ».
Ce qui légitime
Une autre question réside dans le sentiment de légitimité de l’action. Ce n’est pas pour rien que le patronat a développé durant des dizaines d’années, des campagnes sur les privilégiés, les nantis, visant à faire douter les salariés de la justesse de la défense de leurs revendications. Il n’a de cesse d’utiliser la situation de précarité et de chômage pour que les salariés qui bénéficient des garanties collectives, rougissent de leurs interventions. Dans le cas de la lutte de la jeunesse – encore faut-il garder en tête qu’il ne s’agit pas de toute la jeunesse, ou pas encore – le sentiment de légitimité trouve sa source dans son engagement dans le travail et dans l’effort pour l’obtention de diplômes présentée comme la solution pour s’en sortir. Nous savons et nous voyons les limites de cet argument. Il suffit pour s’en convaincre de discuter avec les camarades de l’union locale CGT de La Défense, à Paris. Leur service juridique ne cesse de traiter le cas de jeunes femmes sur-diplômées travaillant pour les plus grandes entreprises françaises, dans le cadre de lettres de mission, pour des salaires inférieurs au SMIC revendiqué par la CGT, et remerciées du jour au lendemain. Pourtant, c’est une chose de comprendre que sa propre génération vit moins bien que la précédente, c’en est une autre, d’accepter que cette réalité soit gravée dans le marbre. Ne cesser de travailler pour obtenir des diplômes, pour n’avoir d’avenir que la précarité, leur est apparu illégitime. Et cette réalité vécue par la jeunesse, résonne jusque chez les parents et grands-parents, inquiets pour leurs enfants et petits-enfants.
Un autre point. L’intervention d’une partie de la jeunesse est potentiellement une base de rassemblement pour tous. Pour toutes celles et ceux qui, pour des raisons sociales ou autres, n’ont pu s’investir dans la course au sur-diplôme et avaient intériorisé que leur situation découlait de leur échec individuel, la question se trouve posée : diplômés ou non, l’avenir qui leur est réservé est enfermé dans la précarité. Encore faut-il que cette question de la convergence de situations et du rassemblement de toutes et de tous soit clairement et objectivement posée. Il y a donc une responsabilité à travailler cette question, tant l’unité est décisive pour générer de l’espoir et pour le développement du mouvement social. De plus, et c’est extrêmement important, on pressent ce que ce mouvement social génère de dynamique pour toutes les générations. C’est vrai pour nous aujourd’hui. Quel plaisir pour nous qu’on a traités de ringards, pendant des années et des années, d’entendre aujourd’hui des jeunes dire avec leurs mots, les mêmes choses que nous disions. Quel plaisir, et quelle leçon aussi, de voir comment cette jeunesse construit ses luttes. Quelle réponse à tous ceux qui doutaient de sa capacité à agir ! Il suffit pour s’en convaincre de suivre les réseaux sociaux, la capacité à se rassembler autour de la pétition contre la loi travail. Nous qui avions inventé comme forme démocratique la manifestation, ils y ont mis leur grain de sel, leur “chat” à leurs millions pour y parvenir. Ainsi, c’est une évidence : le Congrès de la CGT ne sera pas le même que s’il n’y avait pas ce mouvement social.
Espoir et réponses
Et puis, quel encouragement à l’engagement militant communiste ! Mais aussi, quelle responsabilité cela confère, pas pour quelques jours ou semaines, mais dans la durée. La leçon que j’en retiens, c’est la responsabilité à construire ce parti générateur d’espoir et de légitimité, porteur d’idées et de propositions répondant aux problèmes concrets. Nous travaillons à re-construire dans le temps. Nous savons maintenant que c’est possible. Mais alors, comment expliquer, qu’alors que les économistes communistes ont été les premiers à avoir travaillé, avec une grande rigueur d’analyse et une grande créativité, à la conception totalement moderne de la sécurité d’emploi et de formation, nous soyons de fait si peu présents dans le débat sur cette question ? De ce point de vue, rester bloqué à compter les points sur ce que fait ou ne fait pas Hollande, trouve vite ses limites et n’a que peu d’effet. Au bout du compte, la seule vraie question est :
À partir de cette réalité, que faisons-nous, nous ? Le moyen le plus efficace de s’opposer au glissement du gouvernement vers la droite, n’est-ce pas de combattre les idées de droite, de montrer au concret ce que cela induit dans notre vie, dans la vie quotidienne ? À l’évidence, nous ne sommes pas assez incisifs sur les bilans. Ainsi du CICE financé par la collectivité nationale censé générer de l’emploi, mais dont l’efficacité est démentie par les chiffres du chômage. Quel bilan, pour le pouvoir et pour le Medef ? Où sont passés les milliards mis à disposition pour un tel résultat ? Ne lâcher sur rien, c’est aussi ne pas laisser le Medef entretenir sans riposte, le mythe d’une homogénéité du patronat qui n’existe pas. Quel rapport entre le patronat qui se bat pour le développement de l’emploi, la survie des entreprises, et celui qui s’inscrit dans la financiarisation ? Ne faudrait-il pas mener une bataille réellement déterminée sur la réindustrialisation et l’efficacité économique ? Dans le même esprit, je m’interroge sur le fait que le document proposé à la discussion du congrès du PCF, n’évoque pas la crise de 2008. Sa réalité, pourtant, les questions qu’elle soulève, peuvent être de formidables générateurs d’espoir et de rassemblement.
Mouvement social et modèle français
À propos du mouvement social, que de nombreux partis politiques voudraient bien voir mis entre parenthèse pour enfin pourvoir s’occuper de « choses sérieuses » : les élections présidentielles, il faut réfléchir et faire réfléchir sur les impasses qui nous sont proposées. Nous voyons ce qui se joue, et dont il faut être partie prenante. Pour reprendre une formule de Georges Séguy, « s’indigner c’est bien, mais résister, c’est mieux ». Il faut garder en tête et rappeler que le mouvement syndical français est historiquement inscrit dans la transformation sociale. C’est un débat et un enjeu. La question : est-ce « la caste » et « le peuple » ou bien le niveau de lutte pour transformer les rapports sociaux, et les rassemblements que cela appelle ? Une autre impasse est proposée au travers de la prétendue obsolescence du clivage gauche/droite à la sauce Macron ou Valls. Si l’ensemble de la vie sociale ne se réduit pas à ce clivage, il reste un repère essentiel pour les dynamiques de rassemblement. Dans le combat pour reconstruire, j’ai la conviction qu’il faudrait mener campagne sur le modèle français. Cela permettrait déjà de ne plus subir « les modèles ». Nous avons eu droit au modèle japonais, scandinave, allemand… j’en passe. Pourtant en matière de santé, nous sommes enviés par les américains ; en matière de politique familiale, par les pays nordiques, le SMIC même est devenu réalité en Allemagne et au Royaume-Uni. La modernité du modèle français, issu de la Résistance, tient aussi à un type de rassemblement sans précédent, et sans concession pour la France. Il demeure une référence toujours pertinente et un solide point d’appui, y compris et plus encore dans l’Europe et la mondialisation.
J’ai tenté de montrer l’importance essentielle d’un parti générateur d’espoir. La colère n’est que le carburant du mouvement social, le carburant, c’est l’espoir. En essayant de montrer la place que prennent le « c’est possible » et le « c’est juste » dans le développement du mouvement social, est posée la question du niveau de la force politique nécessaire, à construire. Une force qui ne se contente pas de proposer sa visée une fois pour toutes, mais qui articule à tout moment, ses propositions et les initiatives qu’elle propose, dans une navette permanente entre les salariés, les françaises et les français, et la perception qu’ils ont de leur intervention. C’est peu dire le haut niveau de démocratie et d’intelligence que cela exige. Ça implique sans doute d’arrêter de penser une stratégie en forme de 100 mètres-haies pour la penser comme un marathon.

Denis Cohen, syndicaliste – 17/04/2016