La politique est-elle l’affaire de tous ?

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À propos d’un sujet de philosophie au dernier baccalauréat

L’affaire est entendue, la politique nous concerne tous et les différentes formes d’indifférence à la chose publique nous apparaissent toujours comme de regrettables anomalies du fonctionnement démocratique. Au moins pour une bonne raison : nul n’échappe à la politique, ou plus précisément au politique, entendu au sens large comme gestion des affaires de la cité, et pas seulement comme conquête et conservation du pouvoir. A défaut de s’intéresser à la politique, le politique s’intéresse toujours à nous, de l’échelon le plus local aux décisions les plus supranationales. Si l’on peut contester la formule totalisante, voire totalitaire, du « Tout est politique », on ne peut nier cependant que l’essentiel de nos vies (travail, statut, salaire, droits…) se « trame » dans le tissu commun du politique. Si le bonheur est bien ultimement une affaire privée, difficile de le concevoir malgré tout sans la réalisation d’un bien commun qui en est la condition de possibilité, nécessaire sans être suffisante. On a du mal à imaginer le sans-droit ou le SDF heureux…et on a raison.

Nous sommes donc tous au moins des usagers de la res publica et, à ce titre, nous sommes en capacité de juger si oui ou non la politique mise en œuvre est conforme ou pas à  nos aspirations, à nos exigences, à nos intérêts. Que vaudrait une politique qui ne serait pas évaluée in fine par ceux à qui elle est destinée ?! Sauf à penser qu’un peuple n’est qu’un troupeau-multitude qui s’égare en l’absence du berger ou du philosophe roi. Vieil argument de la compétence : la politique est un art, elle réclame un savoir-faire, une expertise, des connaissances qui justifient que quelques uns commandent pour le plus grand bien de tous. Elle serait donc paradoxalement en démocratie la seule activité où ce sont les incompétents qui imposent leurs règles aux compétents, aussi étrangement qu’une traversée en mer où les passagers prendraient la barre du navire alors que seul le capitaine possède l’art de naviguer. Contradiction donc entre la rationalité de l’expertise politique et la souveraineté du peuple.

On pourra rétorquer bien sûr que si nous ne savons pas fabriquer des chaussures comme le cordonnier, c’est cependant nous qui avons mal aux pieds ou pas. Ou encore que la masse prise en corps lorsqu’elle délibère l’emporte sur l’individu isolé, même le plus expert. Autrement dit que l’expert en politique participe à une réflexion collective qu’il enrichit mais qu’il ne confisque pas. Tout un chacun a pu expérimenter que dans un débat digne de ce nom, chaque participant repart avec un point de vue plus riche que celui qu’il avait mis dans la corbeille politique. Mais on pourra pousser le paradoxe jusqu’à son dépassement : il est légitime que la compétence revienne aux incompétents, précisément parce qu’ils le sont ! Parce que les compétents, ceux qui aiment le pouvoir,  ne manqueront pas de l’exercer à leur profit. La garantie donc que la politique soit au service de tous est qu’elle ne soit confisquée par personne. Le tirage au sort n’est pas loin…

Demeure une vraie tension : le peuple veut son bien mais ne sait pas forcément où le trouver. La volonté générale peut donc errer, elle qui ne tire sa légitimité que de la nature de son objet, l’intérêt général du corps politique dans sa totalité organique. De quoi se méfier de toute volonté particulière d’un représentant, non pas d’abord parce que particulière mais parce que volonté, et qu’une volonté (d’un peuple) ne se divise point. Comme le disait Rousseau, le peuple anglais se croit libre, il ne l’est qu’au moment où il élit ses représentants, sitôt ces derniers élus il en devient esclave.

Or c’est bien aujourd’hui cette question de la représentation qui est au centre de la crise de la politique. Les citoyens ne se sentent plus représentés par des « professionnels » de la politique qui trahissent leurs promesses sitôt élus, creusant ainsi l’écart entre le peuple et les élites, la France d’en bas et la France d’en haut, pour reprendre quelques expressions consacrées. Et d’autre part, les gens ne se sentent plus non plus représentés sociologiquement cette fois-ci, puisque le personnel politique ne reflète nullement la diversité de la population française. Toutes les tentatives de faire de la politique autrement ou d’incarner de nouvelles formes politiques gravitent autour de cette crise de la représentation, avec l’idée que la démocratie délégataire est morte en même temps que  les partis moribonds qui la structuraient.

On peut alors rêver d’en appeler au peuple, directement, sans la médiation de partis politiques qu’on estime discrédités autant que caduques. L’élection présidentielle en France sert merveilleusement  ce dessein aux accents de monarchie élective. Mais comment Un pourrait il représenter Tout ? Difficile donc d’incarner cette posture sans reconduire les défauts de la délégation de pouvoir puisqu’il s’agit d’incarner une figure tutélaire flirtant toujours plus ou moins avec la personnalisation du pouvoir. L’ombre du populisme n’est jamais loin si le rejet du système se conjugue avec la tentation de flatter le peuple dans le sens du poil. Le démagogue séduit sans convaincre alors que seule la conviction peut rassembler majoritairement et durablement un peuple acteur des changements. On ne peut pas faire  l’économie du travail réel à engager pour faire vivre des majorités politiques  autant que des contenus de transformations effectifs.

On peut aussi souhaiter (re)donner la parole au peuple, dans une visée participative, autogestionnaire, décentralisée, genre petit miracle de Nuit Debout. Reste qu’il faut bien aller se coucher un jour, reprendre le travail et s’atteler aussi aux mornes tâches quotidiennes. Le problème de l’événement, c’est de durer et donc, peu ou prou, de s’institutionnaliser dans des formes d’action qui permettent de rendre pérenne une autre façon de faire de la politique. Que faire une fois qu’on a dit (comme certains) « tous pourris », comme si le certificat de garantie de pureté politique c’était de ne jamais se compromettre avec tout ce qui peut s’apparenter à une structure politique ? Impuissance garantie, et donc rapidement essoufflement. L’héroïsme de la volonté vient alors buter sur l’impossible horizontalité pure du politique, qui doit toujours se confronter à une certaine verticalité. Il faut toujours que quelques uns fassent plus que les autres pour que le plus grand nombre puisse participer à la chose politique. On peut par exemple écrire une nouvelle constitution mais ça ne lui donne pas force de loi en l’absence de rapports de force politiques pour lui donner vie.

On peut aussi espérer une primaire de toute la gauche, réarticulant l’utilité des partis politiques avec des pratiques citoyennes novatrices capables d’imposer les règles du jeu autant que les grandes lignes d’un contrat où les représentants ne seraient que les mandataires du peuple. Sans doute que la lassitude du peuple autant que les intérêts partisans ont contribué jusqu’ici à refermer cette fenêtre de tir qui a laissé entrevoir un moment la possibilité d’un autre rassemblement à gauche, impulsé par la « société civile », hors des sentiers battus. Difficile également de mettre les citoyens en mouvement sans un cadre qui rend possible cette participation. Nécessaire ambiguïté de tout discours qui invite chacun à prendre le pouvoir sans en montrer le chemin collectif, même quand il s’agit pourtant d’éviter le piège des deux gauches irréconciliables qui est le tombeau de toute perspective de changement.

On sent bien que toutes ces propositions, dans leur diversité, butent sur un même obstacle : la difficulté de construire un rapport inédit entre pratiques directes, participatives, autogestionnaires et moments nécessaires de représentation, de délégation, de direction… Nous ne savons plus bien aujourd’hui quels sont les instruments politiques à mettre en œuvre pour que la politique soit l’affaire de tous, de la crise politique à la crise du militantisme. Bien sûr, au-delà d’une réflexion utile sur la bonne gouvernance, ce sont d’abord les politiques menées depuis  plus de 30 ans qui sont sanctionnées et les pratiques politiques qui les sous-tendent, mais qui veut changer précisément cet état de choses ne peut faire l’impasse sur les formes politiques qui permettent au plus grand nombre de participer à la vie publique.

C’est là la question forte de la capabilité politique, c’est-à-dire de la capacité réelle, effective des gens de s’occuper des affaires qui les concernent, dans l’entreprise, dans la commune, sur les réseaux sociaux, dans les partis politiques…Non plus se contenter de droits formels que les citoyens peuvent utiliser ou pas, mais faire en sorte de créer les conditions effectives d’appropriation de ces droits. Avoir le droit d’avoir un vélo n’implique pas mécaniquement d’avoir un vélo, qui lui-même ne garantit pas automatiquement que l’on sache faire du vélo. Beaucoup est à inventer, en agissant sur mille leviers d’actions possibles, des échanges d’internautes jusqu’à la construction européenne en passant par toutes les formes de démocratie participative, du statut de l’élu jusqu’à la possibilité d’un revenu universel en passant par la baisse du temps de travail. Sans l’illusion d’une solution unique et magique mais avec l’idée que la situation exige comme jamais du neuf…tout en n’oubliant pas que c’est toujours avec les autres qu’on fait de la politique.

Paul Busy,
professeur de philosophie