La déception est-elle nécessaire en politique ? (deuxième partie)

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C’est donc le logiciel qui semble défaillant, logiciel d institutions personnalisant la politique et infantilisant le peuple, à grands renforts de délégation de pouvoir et de passivité des citoyens. Comment réduire cet écart alors entre les mandants et les mandataires, les représentés et les représentants si l’on s’accorde à penser que cette distinction, quoiqu’on en pense, est difficilement dépassable ? D’abord que l’on cesse de faire des promesses ou autres catalogues de mesures clef en main qui sont d’autant plus précises qu’elles auront bien du mal à supporter la rencontre avec le réel ; de l’autre, que les citoyens arrêtent de penser que la chose publique est une activité qui appartient à ceux qui la confisquent. On pourrait donc renoncer à un programme pour proposer un contrat ou un pacte constitué de quelques axes essentiels qui indiqueraient un cap, une direction, une perspective qui mobiliseraient l’effort de la nation à travers un engagement réciproque des citoyens et de leurs élus. Que l’on songe à la façon dont les aides aux entreprises n’ont jusqu’ici jamais fait l’objet d’une mobilisation d’ampleur nationale pour la création d’emplois en contrepartie, secteur par secteur, entreprise par entreprise ! Ou encore au peuple de gauche qui aurait sans doute compris qu’il n’était pas si facile que cela de lutter contre le monde de la finance si il avait perçu qu’il y avait une réelle volonté politique de faire reculer sa domination et que c’était l’affaire de tous.

On peut donc ne pas confondre le résultat avec la finalité, et peut-être que ce ne sont pas tant les bilans qui déçoivent que l’absence de détermination commune indiquant un chemin d’émancipation. On dira que cela suppose des actes bien sûr, mais on pourra cependant accepter que sur un échiquier où nul n’est seul à jouer, le résultat obtenu dépend toujours des rapports de force à un moment donné et, qu’ à des degrés divers de responsabilité bien entendu, nous en sommes tous comptables. On se souviendra par exemple de l’absence d’enthousiasme et de mobilisation forte dans le pays pour exiger la renégociation du pacte budgétaire européen en 2012. On n’obtient pas toujours suffisamment en descendant dans la rue, à l’image de la lutte déterminée contre la loi El Khomri, mais que peut-on espérer quand on n’y descend pas ? Quelles manifestations de masse aux États-Unis pour exiger l’arrêt ou la limitation drastique du commerce et de la détention des armes à feu qui fait des milliers de morts par an ? Alors oui, un président peut pleurer des larmes d’impuissance devant les passions des ses concitoyens. Comme le rappelait Spinoza dans le traité théologico-politique, il y a deux limites fondamentales au pouvoir du Souverain, la liberté de penser et les passions des membres du corps social. Le détenteur du pouvoir suprême a donc tristement la puissance que veulent bien lui conférer les citoyens. Vérité des rapports de force.

De l’autre côté, les citoyens refuseront la délégation de pouvoir et comprendront que rien ne peut vraiment changer sans leur intervention active, qu’un gouvernement ne peut pas aller au-delà de ce qui est porté par le mouvement populaire lui-même. Les représentants pourraient alors périodiquement et pédagogiquement faire le point sur les réformes engagées, sur les limites comme sur les possibles, sous contrôle populaire, en montrant que c’est la mobilisation collective qui permet de déterminer le niveau des avancées. On ne serait plus alors déçus des « politiques », on serait déçus de NOUS, de nos capacités concrètes à faire vivre le changement dans nos idées et dans nos actes. Les résultats espérés ne seraient peut-être pas au rendez-vous mais un chemin aurait été accompli dans cette direction, à mettre au crédit des rapports de force qui auraient su l’imposer. L’idée est simple pourra-t-on objecter, mais dans sa simplicité même elle semble souvent oubliée. C’est qu’une fois au pouvoir, on fait bien souvent une politique sans le peuple (entendu ici comme s’opposant aux gouvernants, sans lui conférer par ailleurs une unité politique). Quand fait on sérieusement appel à l’intervention citoyenne pour donner corps à un engagement ? Et de l’autre côté, quand les gens cesseront-ils de concevoir la politique comme une activité qui leur est étrangère ? Entendons-nous bien, il y a de bonnes raisons d’éprouver cette aliénation, au sens d’une dépossession et du devenir étranger d’une activité qui devrait participer au premier chef de la maîtrise individuelle et collective de la vie des individus, mais qui peut croire que l’on pourra conjurer le spectre de la déception en politique sans que les citoyens se mêlent de leurs affaires. C’est d’une révolution culturelle dont nous avons besoin pour devenir tous responsables de ce qui s’accomplit ou pas, de la simple association jusqu’au plus haut niveau des institutions étatiques. Cela laisse ouverte la question de formes nouvelles de militantisme, d’intervention et de mobilisation citoyennes, de mouvements politiques qui permettraient de redonner le goût des engagements communs, et aussi bien entendu des politiques concrètes à mettre en œuvre pour renouer avec une espérance, celle d’un projet politique fort dessinant une vie humaine plus riche et plus digne pour tous à travers un dessein partagé (Qui peut dire aujourd’hui qu’elle est la finalité politique de la construction européenne ?!) ; mais, à n’en pas douter, on ne résoudra pas la profonde crise politique actuelle, la perte de confiance dans un avenir commun sans articuler différemment le rapport entre les citoyens et leurs représentants à partir d’une nouvelle façon de dessiner, peut-être d’esquisser ce qui sera une œuvre commune, sans se raconter d’histoires.

Paul Busy
Professeur de philosophie