La déception est-elle nécessaire en politique ? (première partie)

image_pdfimage_print

On ne manquera pas d’exemples pour illustrer cette idée que la politique serait par nature décevante, engendrant inéluctablement échecs, impuissance, désillusions, surtout lorsqu’elle ambitionne de transformer l’état de choses existant. Il y aurait alors une tragédie du politique, à savoir son impossibilité à réduire l’écart entre l’idéal et le réel alors même qu’elle ne peut faire l’économie d’une anticipation de ce qui n’est pas encore sous la forme d’un projet. La déception serait alors l’inévitable manifestation de cette distorsion entre l’attente enthousiaste d’un changement et la sanction d’un résultat toujours en deçà de ce qui a été espéré. Et comme la politique est affaire collective, chacun d’entre nous pourrait alors imputer la responsabilité de l’échec à ceux qui ont le pouvoir, qui prennent les décisions, « les politiques » qui sont en responsabilité ou encore les élites coupées du peuple. D’où le sentiment de trahison qui conduit à l’abstention, à la colère, à la résignation…

On songera au « changer la vie » de la gauche en 1981, au « Yes we can « de Barak Obama ou encore, plus proche de nous, à l’expérience gouvernementale de Syriza en Grèce. Quelques cas parmi tant d’autres. À chaque fois le même constat que la politique n’a pas tenu toutes ses promesses et, pire encore, peut-être qu’elle ne pouvait pas les tenir. Difficile alors de ne pas interroger ces espérances populaires accompagnant ces soifs de changement politique qui semblent fatalement conduire à la déception, à la mesure du surinvestissement de leurs attentes autant que des renoncements imposés. On espère par exemple que le racisme reculera avec l’élection historique d’un président noir aux États-Unis et l’on constate huit ans après que les discriminations et violences à l’égard des Afro-Américains sont toujours aussi dramatiques. On espère sortir la Grèce de l’austérité et on subit le diktat des créanciers… Comment ne pas être profondément déboussolés ?

Alors bien sûr on pourra d’abord imputer ces désillusions aux renoncements cyniques, au manque de courage politique pour affronter les murs de l’argent une fois parvenu au pouvoir. Ainsi de la fameuse lutte annoncée contre la fracture sociale lors de la première élection présidentielle de Jacques Chirac ou encore du combat contre la finance du candidat François Hollande. On connaît la suite, on oublie vite les promesses de campagne pour rassurer les marchés financiers. Mais l’on peut aussi penser que de sincères réformateurs viennent buter sur la difficile transformation d’une société, face à des rapports de force internes (nationaux) autant qu’externes (internationaux) qui sont par nature conflictuels. Le peuple comme volonté unifiée n’existe pas et il faut faire face à des intérêts opposés, voire antagoniques, qui sont la vérité du corps politique. Et il faut aussi faire avec.

Le réel sociétal est alors une matière rebelle qui ne se laisse pas facilement dompter et qui fait que, du possible au réel, il y a tous les grains de sable des pensées, des actes, des passions de millions d’individus qui s’entrechoquent, se confrontent en autant de configurations mouvantes. D’où la fameuse prudence aristotélicienne, cette sagesse pratique qui consiste à bien délibérer sur les moyens en vue d’une fin sans que jamais nous puissions mécaniquement déduire de cet objectif la certitude de ce qui doit être mis en œuvre. Facile de vouloir la paix en Syrie mais difficile de savoir quels moyens il faut employer pour y parvenir. Bref, l’objet du politique est contingent et n’offre ainsi jamais l’assurance que le réel se conformera à la détermination d’un projet politique. C’est l’art du possible, mais sans filet, qui doit faire converger des forces centrifuges vers un désir commun majoritaire à partir d’objectifs qui demain pourront être évalués à travers un certain nombre de résultats. Impossible en effet de ne pas confronter une politique à ses effets qui sont bien sa vérité concrète, même si théorie et pratique se fécondent mutuellement dans un mouvement sans fin de rectification.

Sans doute est-ce en répondant favorablement aux aspirations du peuple en matière de liberté, sécurité, prospérité (pour reprendre les fondamentaux classiques) que l’on se donne les moyens de réduire la déception possible, mais force est de constater que la diversité et la conflictualité des forces en présence rendent toujours le succès de l’entreprise assez imprévisible. D’où vient le problème alors ? Justement de ce que l’on semble oublier ces quelques vérités élémentaires. En effet, les forces politiques font des promesses (il faut bien en apparence engager sa responsabilité sur des mesures précises) qu’elles auront bien du mal à tenir, la surenchère permettant de se distinguer de son adversaire, et le peuple élit ses représentants en leur faisant confiance sur leur capacité à tenir les dites promesses ou engagements. Bref, on annonce souvent comme programme ce que l’on ferait si on était seuls à gouverner. Ou encore on se fait élire sur des mesures a priori et on sera jugé ensuite sur un résultat a posteriori. Entre les deux, l’expérience du pouvoir avec tout ce qu’elle comporte d’imprévus, d’aléas, de complexité. On peut souhaiter par exemple porter le SMIC à 1500 euros quand on est dans l’opposition mais le pourra-t-on le jour venu quand il faudra lui donner force de loi autant que de réalité économique ? Peut-être que Oui, mais peut-être aussi que Non ! On notera que l’illusion collective est à double entrée : les forces politiques s’illusionnent sur leur pouvoir en confondant l’idéal avec le possible, le souhaitable avec le réalisable, les citoyens en retour renforcent le poids de l’illusion en lui donnant du crédit, voire en réclamant eux aussi des promesses. C’est là tout particulièrement le jeu du populisme qui flatte d’abord le peuple dans le sens du poil en amplifiant ce qu’il a envie d’entendre ou ce qu’il suppose être tel. Qui peut croire sérieusement que l’on vivrait mieux en sortant de l’Europe et de l’Euro ou que l’on pourrait revenir à une France d’antan fantasmée où il faisait bon vivre entre gaulois ?! Et pourtant certains font leur beurre électoral avec de telles propositions qui recueillent un pourcentage de voix effarant eu égard à la crédibilité (quand ce n’est pas la moralité !) de telles mesures. S’illusionner, c’est bien prendre ses désirs pour la réalité et ça vaut aussi pour la politique.

Paul Busy

À suivre.